Précision et pertinence.
Cet article fait état de l'ambivalence qu'il y a entre la recherche irréfléchie de la précision et le jeu pertinent d'une stratégie commentée. Analysant une récente partie, quelques clés de réflexion seront exposées afin d'explorer cet étonnant antagonisme entre précision et pertinence.L'âme du joueur a parfois ses tristes penchants, s'attardant sur les sentiers champêtres de la complaisance, délaissant les voies austères de la nécessité – et du travail assidu. C'est une erreur que l'esprit s'efforce de redresser sur le chemin de l'éveil, car la défaite scrutée, la blessure en l’ego pansée, valent mieux que la gloire superficielle d'un triomphe facile lequel ne se reproduira peut-être jamais plus.
Cependant, l'esprit s'émerveille aussi devant la sarabande subtile de la précision, quand la victoire semble enflammée d'un rai ésotérique, dépassant la simple intelligence, convaincu d'avoir été touché par quelque Providence mystérieuse. Soyons sincères : il y a une part de vanité dans l'analyse de ses victoires – et une profonde humilité en l'examen de ses défaites.
Fasciné par les parties de Grands-Maîtres, on cherche dans les chiffres la clé de l'illumination, croyant pouvoir forcer la main du destin par une perfection froide et calculée. Mais l'Échiquier, comme l'existence, se refuse à une telle rigidité. S'évertuant à emprisonner l'esprit dans une cage de pâles certitudes, on étouffe la flamme créative, le souffle vital qui anime le jeu et l'âme.
Récemment, j'ai joué une partie que j'affectionne particulièrement du fait de sa simplicité et pureté. Pourtant, à l'analyse via le module Stockfish, je me rends compte que les 3⁄4 de mes mouvements ne sont pas parmi les meilleurs. Certes, ils ne sont pas mauvais, mais je suis loin d'avoir joué les coups les plus précis, tendant plutôt du côté de la pertinence – que l'on pourrait en certaines occasions opposer à la précision froide.
Mon professeur d’Échecs me disait souvent que les meilleurs coups sont souvent ceux que l'adversaire croit quelconques, voire discutables, mais qui à terme, créent le développement indicible qui mène à la victoire. Paroles de sagesse. Objectivement, cette partie détaillée n'est pas éclatante, nue de toute superbe, mais l'exercice nous permet de comprendre l’antagonisme que j'expose entre ces lignes afin d'appuyer l'idée selon laquelle la pertinence l'emporte (parfois) sur la précision.
J'ai les blancs – et je commence par mon ouverture favorite à laquelle mon adversaire répond par une défense sicilienne traditionnelle. Il y a peut-être un coup qui semble bizarre avec le mouvement du pion C2-C3, mais c'est pour ménager une fuite au fou de cases blanches, le cas échéant.

1.e4 c5 2.Nf3 Nc6 3.Bc4 d6 4.d3 e5 5.c3 Na5
Rien d'original – j'en conviens. L'une de mes faiblesses, c'est l'échange systématique. Je sais que ce n'est pas une attitude rationnelle (plutôt instinctive), mais il me semble plus facile de jouer efficacement lorsqu'il y a moins de pièces sur l'échiquier. C'est un réflexe d'amateur, d'autant plus que je ne suis pas forcément très doué durant les finales épurées de pièces maîtresses. Mon adversaire accepte l'échange, et je roque. Je poursuis mon développement... Au dixième coup, je déplace ma Tour en E1 pour libérer la case F1 afin de permettre à mon Cavalier le mouvement lent D2-F1, puis F1-G3 et pour finir, G3-F5 – une case forte. Néanmoins, je n'y parviendrais jamais puisque mon adversaire jouera très justement pion G7-G6. Ma prime stratégie semble s'étioler comme neige au soleil.
6.Bb5+ Bd7 7.Bxd7+ Qxd7 8.O-O Be7 9.Nbd2 b5 10.Re1 Nf6 11.h3 O-O 12.Nf1 c4 13.dxc4 bxc4 14.Ng3 g6 15.Bh6 Rfd8
Le jeu se ferme. Au quinzième coup, je force la fuite de la Tour en F8 et je contrôle la courte diagonale noire du coin occupé par le Roi adverse. Comme attendu, c'est l’échappée en D8. Je place mon Fou à l'affût en G5. Pourtant, pour une raison que je discerne pas, mon adversaire décide de déplacer son Roi sur la case noire G7. Stockfish ne semble pas considérer d'erreur, mais je reste persuadé que c'est le premier coup perdant – la bascule. L'analyse affirme que l'échange Fou pour Cavalier est le meilleur coup, mais je n'y crois pas. Pour ma part, j'ai plutôt choisis un coup jugé faible – Dame en D2 pour appuyer le contrôle de mon Fou sur cases noires. Il s'ensuit de la part de mon adversaire ce que j’appellerais « un coup pour rien » , mais Stockfish reste calme.
16.Bg5 Kg7 17.Qd2 Nb7 18.Rad1 Qe6 19.Bh6+ Kh8

L'erreur fatale survient lorsque mon adversaire décide de déplacer son Roi en échec. Sans doute un instinct primitif de bête traquée, il optera pour le coin afin d'y trouver refuge. La fourchette me crève les yeux : Cavalier en G5 afin de menacer la Reine laquelle n'a d'autres choix que la fuite en D7 ou C8, puis je joue Cavalier en F7 – fourchette. Prise de la Tour, reprise par le Cavalier suivie de l'abandon. Stockfish s'affolait en me donnant +4,1.

20.Ng5 Qd7 21.Nxf7+ Kg8 22.Nxd8 Nxd8 1-0
Dans cette miniature, il n'y a pas un coup sur quatre qui soit le meilleur, mais chacun de mes mouvements peut être commenté afin d'expliquer la stratégie – la pertinence. L'analyse me donne une précision de 92% – et 79% pour mon adversaire. Elle ne trouve dans mon jeu que deux imprécisions. Bien.
Quelle est la leçon ?
La quête continuelle de la précision – du coup parfait à chaque mouvement – est illusoire. Ce Saint-Graal est inaccessible parce que notre cerveau a ses limites (surtout en partie rapide) et une naturelle répulsion à délivrer un jeu tiède de circuits imprimés. Lors, immanquablement dans cette course aux chimères – une ivresse extatique idiote, il y aura des imprécisions, des erreurs et des fautes graves. L'avantage de la pertinence réside dans le développement de son propre jeu – le création de sa nature échiquéenne, et la capacité à discerner ce que « l'école soviétique » appelait un ensemble de mouvements techniquement solides, directs et simples, par opposition aux échecs artistiques, agressifs et romantiques. Il faut savoir expliquer les raisons, ce pourquoi, on a joué ce coup-là au détriment d'un autre – ce que ce mouvement impose ou compose dans la partition de la partie. Au demeurant, il faudra en certaines occasions réduire l'analyse à ce seul constat : ça n'a pas marché parce que...
Parfois, la précision et la pertinence se rejoignent, mais (dans mon simple cas), c'est assez rare. Lors, il me semble devoir faire un choix d'une impressionnante gravité. Eu égard au précédent exercice exposé ici, pour ma part, j'ai fait le choix de travailler mon habitude à commenter mes mouvements – à voix haute quand je suis seul face à mon écran, dans ma tête lorsque je joue en présentiel. Sans doute, et c'est ma conclusion après une profonde réflexion, l'objectif en filigrane serait de réduire l'écart qui sépare ces deux pôles – la précision et la pertinence, et ce, afin d'aboutir à un jeu élégant, offensif et d'une effroyable efficacité.