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Les Streaks comme baromètre quotidien : le point de vue d'un sénior

Les streaks des plateformes ne sont pas bons pour mon moral: comment j'essaye de m'en sortir

Lichess met à notre disposition le mode de problèmes "Puzzle Streak" : il s'agit de résoudre autant de puzzles d'affilée que possible sans commettre la moindre erreur. Le principe est séduisant et j’en avait fait mon baromètre quotidien, avec un rituel matinal avant de me lancer à jouer des parties. Mais avec le temps cet exercice, aussi attrayant qu’il soit, m’est apparu un magnifique piège pouvant, paradoxalement nuire à ma progression plutôt que de la favoriser.

Pourquoi ça m’accrochait

Le streak joue sur deux tableaux: la série en cours crée un effet d’enchaînement un peu addictif : chaque puzzle que je réussi renforce mon envie de continuer et à la fin le score devient pour moi une mesure concrète de ma "forme du jour". Cela me donnait l'illusion d'une information objective sur l'état de mon cerveau.
J’en avais donc fais une condition pour pouvoir jouer une partie : "Si j'atteins 20 en streak, je joue. Sinon, je ne suis pas assez en forme" (j'avais commencé par 6 ou 8 puis augmenté progressivement ). En effet, ne pas jouer quand je suis en dessous de mon niveau pouvait ,il me semble, m'éviter de perdre bêtement. En pratique, cette logique se retournait trop souvent contre moi.

Les problèmes:

  • Aucune tolérance à l'erreur:
    Le streak repose sur une règle impitoyable : une seule erreur remet le compteur à zéro. Cette règle peut paraître stimulante mais a une conséquence directe sur ma psychologie. Plus la série s'allonge, plus la pression monte. Arrivé à 18 ou 20, je ne joue plus, je survis et ne cherche plus la meilleure solution mais plutôt à ne pas me tromper.
    En plus il y a également unes part de hasard propre au streak : un puzzle particulièrement difficile ou pas très évident peut survenir au mauvais moment, par exemple au puzzle 19 d'une excellente série, et détruire soudain ce qui était jusqu’alors une très bonne série. Le score final ne reflète pas fidèlement la performance réelle.
  • J'ai tendance à moins bien jouer en voulant trop bien jouer.
    D'après ce que j'ai pu lire la pression de performance amoindrit les capacités qu'elle est censée stimuler. Quand l'enjeu devient trop important comme ne pas interrompre une série, quelque chose dans ma tête est parasité par l'anxiété. Donc je joue moins bien précisément parce que je veux trop bien jouer.
    Donc comme j’utilisais jusqu’alors mon résultat au streak comme condition d'entrée, cet effet est amplifié. En fait je ne travaillais pas seulement la tactique en faisant des puzzles, je passais également à chaque fois une sorte d'examen. Et si j'échouais à l'examen et bien ... je recommençais l'examen. Parfois cinq, dix, vingt fois de suite. À ce stade et à ce rythme, j'épuisais mon cerveau et pas seulement par les échecs mais également par la frustration et la répétition compulsive, et de ce fait, les parties qui suivraient étaient de toute façon bien compromises.

En bref:

Si l’on considère les Streak comme un échauffement ceux-ci devraient plutôt augmenter ma confiance en moi et non pas la tester.
Les streak ne sont pas mauvais en soi mais ce que je considérais comme un échauffement et un baromètre c’est transformé en un test de performance augmentant le stress et réduisant le plaisir.De plus la « barrière » ne m’empêche pas la plupart du temps de jouer des parties et dans de tels cas :

  • J’échoue dans la série
  • J’en conclue que ne ne suis pas en forme
  • J’évite de jouer ou alors avec une confiance réduite
  • Les parties se passent mal
  • Cela confirme ma croyance
  • Je fini par avoir créé une belle boucle auto-renforçante.

Et l’âge dans cette affaire?

Ces phénomènes sont sûrement sensiblement amplifiés chez les joueurs d'un certain âge. Avec les années, la mémoire qui permet de calculer plusieurs variantes simultanément et de de les garder en tête diminue progressivement. La vitesse de traitement de l'information ralentit également, sans que cela affecte la compréhension profonde du jeu ni la reconnaissance des schémas stratégiques.
Ce qui évolue surtout semble t il , c'est la récupération cognitive. Un jeune joueur pourra enchaîner trente puzzles sans dégradation notable de ses performances. Un joueur de 70 ans ou plus atteindra généralement son seuil de saturation bien plus tôt peut être une bonne quinzaines et mettra plus longtemps à récupérer après une session intense. La structure même du streak, qui pousse à aller toujours plus loin, n'est donc pas spécialement bien adaptée aux joueurs seniors tels que moi.
À cela s'ajoute dans mon cas la question du sommeil. J'ai un sommeil souvent fragmenté ce qui réduit significativement mes capacités cognitives disponibles le matin, même si je ne ressens pas de fatigue physique mon cerveau tourne à capacité réduite ce qui explique parfois des chutes de performances apparemment inexpliquées.

Ce que je dois changer

Afin de garder les bénéfices de l'entraînement à l'aide des puzzles tout en évitant les pièges du streak je me fixe une approche différente:

  1. Utiliser plutôt le mode puzzles classiques de Lichess sans condition de série et où rater ne remet rien à zéro. Cet entraînement ne pourra qu'être que plus serein et plus représentatif.
  2. Analyser le rapport réussi/ratés en me fixant une limite de 8 puzzles par session et au final voir combien j’en aurai réussi. Ceci me donnera un indicateur beaucoup plus fiable que le streak pour considérer si je suis en forme.
  3. Effectuer des sessions courtes et régulières : 8 puzzles par jour, de préférence le matin quand mon cerveau est frais mais pas trop tôt car j’ai remarqué qu’avant 10h du matin je ne suis pas toujours très « clair ».
  4. Arrêter avant de saturer : je peux également m'arrêter quand ça va encore bien plutôt qu'attendre le premier raté afin de préserver ma confiance et l'énergie pour les parties.
  5. Retourner d'avantage aux "échecs plaisir"

Conclusion

Le streak Lichess n'est pas un mauvais outil en soi. Utilisé ponctuellement, sans enjeu, il peut être une façon ludique et stimulante de m'échauffer. Le problème survient quand il devient un juge qui décide si je suis "assez bien en forme" pour jouer aujourd'hui. Cette délégation de la décision à un algorithme génère de la frustration, le tilt, et la spirale négative comme celle que j'ai vécue la semaine dernière.